La BCE relève ses taux pour la deuxième fois : le pétrole à 100 dollars rattrape l'Europe, le bitcoin passe sous 77 000 $
Il y a quelques mois encore, l’Europe guettait la prochaine baisse de taux. Jeudi 10 septembre, elle a eu une deuxième hausse en trois mois. Le Conseil des gouverneurs de la Banque centrale européenne, réuni pour son conclave annuel à Berlin et non à Francfort, a relevé ses trois taux directeurs de 25 points de base : le taux de la facilité de dépôt passe de 2,25 % à 2,50 %, le taux de refinancement principal de 2,40 % à 2,65 % et le taux de la facilité de prêt marginal à 2,90 %. La décision prend effet le 16 septembre. C’est la deuxième hausse de l’année, après celle du 11 juin — la première depuis trois ans.
Le communiqué de l’institution est sans ambiguïté sur la cause : « le conflit au Moyen-Orient continue d’engendrer des pressions inflationnistes, et l’inflation devrait rester bien au-dessus de l’objectif pendant une période prolongée ». Christine Lagarde a ajouté que « le choc énergétique pourrait encore s’aggraver » et que son impact sur les autres prix et les salaires « pourrait être plus important que prévu ». Dans un monde où le bitcoin est devenu un actif de liquidité avant d’être une couverture, ce basculement monétaire compte autant pour les détenteurs de crypto que l’agenda législatif de Washington.
Le choc énergétique rattrape une inflation revenue à 3,3 %
Les chiffres expliquent la décision. L’inflation de la zone euro est remontée à 3,3 % sur un an en août, contre 2,9 % en juillet : son plus haut niveau depuis septembre 2023, et très loin de l’objectif de 2 %. La composante énergétique bondit à +14,3 % sur un an, contre 10,3 % le mois précédent. Le Brent de la mer du Nord a de nouveau franchi les 100 dollars le baril cette semaine — et les contrats à échéance rapprochée évoluent même au-delà de 105 dollars —, tandis que le contrat de référence néerlandais sur le gaz, le TTF, prend plus de 4 % à près de 80 euros le mégawattheure. Pour une zone qui importe l’essentiel de son énergie, la transmission est presque mécanique : factures des ménages, coûts de production, puis, éventuellement, salaires.
La BCE a relevé ses projections d’inflation pour 2027, de 2,3 % à 2,5 %, tout en maintenant celle de 2026 à 3,0 % et en anticipant un retour à 2,1 % en 2028. Détail important : les nouvelles prévisions ont été arrêtées il y a environ deux semaines, avant la dernière flambée du brut et du gaz — elles sont donc probablement déjà optimistes sur le choc énergétique. À l’inverse, l’institution a revu à la hausse ses prévisions de croissance : 0,9 % en 2026, 1,4 % en 2027, 1,5 % en 2028, après un deuxième trimestre à +0,6 %.
Francfort ne s’engage sur aucune trajectoire, mais laisse la porte ouverte : « les perspectives demeurent hautement incertaines et comportent des risques orientés à la hausse pour l’inflation ». Les marchés ont lu le message : ils tablent désormais sur environ 60 points de base de resserrement supplémentaires d’ici avril 2027, contre une cinquantaine avant l’annonce, soit un taux de dépôt autour de 2,74 % d’ici décembre.
Le pétrole ne vient plus seulement d’Ormuz
Le déclencheur est géopolitique. Mercredi, Téhéran a revendiqué des attaques contre deux navires américains, huit pétroliers et dix autres bateaux qui tentaient de franchir le détroit d’Ormuz — en représailles à des frappes américaines contre cinq pétroliers iraniens — et a annoncé vouloir étendre la zone soumise à autorisation de navigation. Les flux à Ormuz, passage par lequel transitait naguère un cinquième du pétrole et du gaz naturel liquéfié mondiaux, sont récemment tombés sous les 2 millions de barils par jour.
Le front s’est déplacé : les affrontements entre rebelles houthis, soutenus par Téhéran, et l’Arabie saoudite se concentrent désormais autour de Bab el-Mandeb, de plus en plus utilisé par Riyad pour ses livraisons. Autrement dit, deux verrous maritimes sur trois sont sous tension, et les marchés cessent de parier sur une accalmie rapide.
Les rendements obligataires encaissent directement. Le Bund allemand à dix ans gagne 4 points de base à 3,48 %, non loin de son plus haut depuis le pic de la crise de la zone euro en avril 2011. L’OAT française à dix ans monte au-dessus de 4,39 %, son plus haut depuis 2008, et l’OAT à trente ans atteint 5,1 % — un niveau qu’elle n’avait plus connu depuis décembre 2003. « Ce n’est pas un problème propre à l’euro, ce phénomène s’observe partout dans le monde », a défendu Christine Lagarde, qui garde en réserve l’instrument de protection de la transmission, disponible en cas de « dynamique de marché injustifiée et désordonnée ». Pour un lecteur français, la traduction est concrète : le coût du crédit immobilier, le financement des entreprises et le service de la dette publique repartent à la hausse au pire moment du calendrier budgétaire.
PPI à 5,4 % : la Fed joue sa réunion à une décimale près
Outre-Atlantique, la journée a ajouté une couche. L’indice américain des prix à la production (PPI) a progressé de 0,4 % en août et accéléré à 5,4 % sur un an, contre 4,8 % en juillet — au-dessus des 5,3 % attendus. La pression vient presque entièrement de l’énergie, qui représente plus des trois quarts de la hausse des prix des biens, avec un bond de 24,1 % du gazole. Les services, eux, ne progressent que de 0,1 %.
Conséquence immédiate : les marchés monétaires valorisent désormais environ 70 % de probabilité d’une hausse de 25 points de base à l’issue de la réunion de la Fed des 15 et 16 septembre, contre environ 65 % avant la publication. La fourchette cible est à 3,50 %-3,75 % depuis juillet, et la question n’est plus de savoir si la banque centrale va baisser ses taux — la baisse n’est plus sur la table — mais si elle va resserrer encore. Le président de la Fed, Kevin Warsh, avait préparé le terrain fin août à Jackson Hole en jugeant que l’inflation sous-jacente n’avait pas ralenti. Les dissidences de juillet allaient d’ailleurs toutes dans ce sens : 9 voix contre 3, les trois minoritaires réclamant déjà une hausse.
Le prochain test tombe vendredi 11 septembre avec l’indice des prix à la consommation d’août, attendu autour de 3,4 % sur un an et +0,2 % pour l’indice de base. Une lecture de base à 0,3 % ou plus renforcerait nettement le camp des colombes devenues faucons ; une lecture molle rouvrirait l’air pour les actifs risqués. À noter que l’indicateur que la Fed cible formellement, l’inflation PCE, ne sera publié qu’après la décision. La journée de jeudi a par ailleurs rappelé que Washington tente, en parallèle, d’agir sur la courbe des taux : le Trésor a racheté 6 milliards de dollars de titres d’une maturité de 10 à 20 ans — trois fois le montant de son opération précédente —, sans convaincre personne. Le trente ans américain a touché 5,35 %, un sommet depuis juin 2007, et le dix ans 4,92 %, du jamais vu depuis novembre 2023.
Le bitcoin passe sous 77 000 $, les ETF repassent en sorties
Dans ce régime de taux réels plus élevés, le bitcoin a lâché ses appuis. Après un pic intrajournalier vers 79 700 dollars, la première cryptomonnaie est descendue jusqu’à 76 748 $, s’affichant autour de 77 000 dollars en baisse de près de 2,7 % — sa quatrième séance consécutive de recul. Le marché a enregistré environ 409 millions de dollars de liquidations, majoritairement des positions longues, et la capitalisation totale est revenue autour de 2 640 milliards de dollars. L’ether évolue près de 2 440 dollars, et Solana autour de 100 dollars.
Le changement de flux est plus intéressant que le niveau des prix. Les ETF bitcoin au comptant cotés aux États-Unis ont enregistré 46,6 millions de dollars de sorties nettes le 8 septembre, puis 120,2 millions le 9 — une première série de deux séances négatives consécutives depuis le 14 août. L’ARK 21Shares (ARKB) a concentré 78 millions de dollars de retraits, Grayscale (GBTC) 27,2 millions, BlackRock (IBIT) 19,5 millions, seul Morgan Stanley (MSBT) affichant des entrées nettes. Sur l’ensemble de 2026, la catégorie affiche pour l’instant un solde net négatif d’environ 1,07 milliard de dollars, alors qu’elle cumule quelque 55 milliards d’entrées nettes depuis son lancement. Dans le même temps, les ETF ether (+34,7 millions le 9 septembre), Solana (+11,2 millions) et XRP (+12,3 millions le 8) restaient positifs : les capitaux ne quittent pas la classe d’actifs, ils se déplacent.
Pour situer le risque, deux repères on-chain comptent. Glassnode place la « True Market Mean » — le coût de base agrégé du marché — vers 76 600 $ : un niveau perdu, le plancher d’accumulation historique revient en ligne de mire autour de 62 000-65 000 $. Au-dessus, la zone de résistance de 83 000 à 86 000 $ concentre le coût de base des détenteurs de long terme et le point d’équilibre des ETF. Environ 71 % de l’offre en circulation est en profit (moyenne historique : 74,7 %), et le prix d’entrée moyen de la cohorte acheteuse d’ETF se situe autour de 72 000-73 000 $ — soit encore un matelas, mais qui s’amincit.
L’or immobile : le vrai enseignement de la semaine
Comparaison utile : malgré un choc énergétique qui nourrit l’inflation et des tensions géopolitiques majeures, l’or ne bouge guère. L’once évolue autour de 4 400 dollars, en légère baisse sur la séance et loin de son record de 5 608 dollars touché en janvier 2026. La raison est cohérente : quand les taux réels montent, le coût d’opportunité de détenir un actif qui ne rapporte rien augmente. Le bitcoin, que l’on présente souvent comme un « or numérique », a de son côté chuté comme un actif de risque — ni meilleur ni pire, simplement autre chose. Dans une semaine où les marchés de prédiction ont fait chuter de 63 % à 30 % la probabilité implicite d’un bitcoin au-dessus de 78 000 dollars dès le 11 septembre (probabilités indicatives, elles portent sur un horizon de quelques jours), la leçon est claire : en régime de resserrement monétaire, la corrélation l’emporte sur la narration. À noter, à contre-courant total, la performance de Zcash (+45 % sur la semaine, autour de 1 220 dollars), portée par un intérêt renouvelé pour les actifs de confidentialité — un mouvement qui n’a rien à voir avec la macro et mérite un article à part.
Washington : six jours avant le vote de procédure
L’agenda crypto américain n’a pas disparu du paysage pour autant. Le Sénat revient de sa pause estivale le lundi 14 septembre et votera le lendemain, à 14 h 15 heure de l’Est, une motion de clôture sur le CLARITY Act (H.R. 3633) : il faut 60 voix pour ouvrir le débat, alors que les républicains n’en comptent que 53, et que Rand Paul et Josh Hawley sont annoncés contre. Le secrétaire au Trésor, Scott Bessent, a publiquement appelé les sénateurs, le 9 septembre, à « rester à la table des négociations » et à voter la motion, estimant qu’un échec enverrait « un signal troublant » sur la capacité des États-Unis à mener sur les actifs numériques. Le cabinet Galaxy Digital estime désormais à 10 % la probabilité d’une adoption en 2026, contre 75 % en mai. Même en cas de succès sur la procédure, la Chambre quitte Washington le 17 septembre pour la campagne des élections de mi-mandat : le calendrier lui-même est devenu un obstacle plus redoutable que les trois points de blocage restants — l’éthique présidentielle, la responsabilité des développeurs de DeFi et la rémunération des stablecoins.
Ce qu’il faut retenir
- BCE : taux de dépôt à 2,50 % (+25 pb, effet le 16 septembre), deuxième hausse de l’année, « porte ouverte » à la suite ; inflation zone euro à 3,3 %, dont +14,3 % pour l’énergie.
- Taux longs : OAT 30 ans à 5,1 % (plus haut depuis 2003), Bund 10 ans à 3,48 %, 30 ans américain à 5,35 % (plus haut depuis juin 2007).
- Fed : environ 70 % de probabilité d’une hausse le 16 septembre après un PPI à 5,4 % sur un an ; CPI américain vendredi 11 septembre à 14 h 30 heure de Paris.
- Crypto : bitcoin sous 77 000 dollars, 409 millions de liquidations, deux séances consécutives de sorties sur les ETF américains, 71 % de l’offre en profit, « True Market Mean » à surveiller vers 76 600 dollars.
- Réglementation : vote de procédure sur le CLARITY Act le 15 septembre, probable sans lendemain législatif avant les midterms.
Rien de tout cela ne constitue un conseil d’investissement. La semaine qui s’ouvre concentre trois décisions de banques centrales (Fed le 16, BoE le 17, BoJ les 17-18) et un vote au Sénat : de quoi rappeler que, dans ce marché, le calendrier macroéconomique et le calendrier législatif parlent désormais le même langage.