Liquid Network : 3 400 BTC restitués, 598 retenus — « white hats » ou extorsion, la question que personne ne tranche
Quand des « hackers » prélèvent ~320 millions de dollars de bitcoin en une seule transaction puis annoncent qu’ils vont les rendre, le monde crypto retient son souffle. Soixante-douze heures plus tard, une partie du scénario s’est réalisée : les auteurs présumés du retrait qui a vidé dimanche 6 septembre le wallet de la fédération de Liquid Network — la sidechain Bitcoin développée par Blockstream — ont restitué 3 400 BTC, environ 270 M$, soit 85 % des fonds, une fois le correctif déployé par l’équipe de Blockstream. Mais 598,5 BTC (~47 M$) sont toujours sous leur contrôle. Le réseau reste suspendu, les dépôts et retraits de L-BTC sont gelés, aucun calendrier de redémarrage n’a été annoncé — et le débat s’est enflammé : geste de « white hats » responsables ou prise d’otage déguisée en sauvetage ?
La chronologie d’un retrait « parfaitement légal »
Rappel des faits. Le 6 septembre vers 14 h 05 UTC, un client envoie 4 000 L-BTC au service de peg-out de SideSwap, membre de la fédération. Vingt-trois minutes plus tard, une transaction de 83 entrées — confirmée au bloc 965 783 — libère 3 996 BTC depuis le wallet de la fédération vers une adresse externe. Le wallet, qui détenait environ 4 200 BTC, n’en conserve plus que ~200 : 95 % des réserves sont parties en une seule opération, sans effraction apparente, sans alerte, en pleine journée.
Le plus troublant : aucune clé n’a été compromise. Liquid est une sidechain « fédérée » : quinze fonctionnaires — exchanges et sociétés d’infrastructure — gardent le bitcoin sous-jacent, et tout mouvement exige 11 signatures sur 15, émises par des modules matériels. Selon les premiers éléments, encore non confirmés par un post-mortem indépendant, les auteurs ont exploité une vulnérabilité dans Elements, le logiciel open source dérivé de Bitcoin Core qui fait tourner Liquid. Elle aurait permis de frapper des L-BTC sans aucun bitcoin en réserve, puis de les présenter au peg-out comme des jetons ordinaires : les modules matériels ont signé une transaction que le logiciel validait comme parfaitement légitime. Un correctif existait pourtant — selon Decrypt, il avait été ajouté au code d’Elements cinq semaines plus tôt, sans être déployé sur l’ensemble du réseau. Protos relève de son côté que le dépôt public du code des fonctionnaires n’avait plus reçu de commit depuis avril 2024.
« We are whitehats » : une négociation écrite dans la blockchain
La suite est inédite : la négociation s’est déroulée dans la blockchain elle-même. Dans une transaction, les auteurs laissent un message : « we are whitehats. contact us on chain ». Blockstream répond par une transaction signée renvoyant vers son adresse de sécurité, puis les échanges passent en messages chiffrés PGP gravés dans des transactions Bitcoin — un canal de communication lent, public et horodaté, que Samson Mow (PDG de JAN3, ancien cadre dirigeant de Blockstream) a reconstitué heure par heure.
La condition des auteurs est claire : ils rendront « la plupart » des fonds une fois la faille corrigée et chaque nœud mis à jour — « la chaîne est en danger au commit actuel », écrivent-ils. Blockstream désactive dimanche soir les bridge nodes, gèle les transactions et demande aux exchanges de suspendre les dépôts et retraits de L-BTC. Lundi 7 septembre, Blockstream confirme que les nœuds concernés sont patchés — « safe to return the funds » — et 3 400 BTC reviennent aussitôt vers le wallet de la fédération. Restent 598,5 BTC, que les auteurs ne semblent pas pressés de rendre. Un message non signé — possiblement d’un imitateur — promettant 98 BTC de prime à qui faciliterait le retour des fonds a circulé, sans confirmation de son origine.
« Plus une extorsion qu’un white hat hacking »
Le qualificatif de « white hats » est au cœur de la polémique. Charles Guillemet, directeur technique de Ledger — le fleuron français du hardware wallet, lui-même membre de la fédération —, a d’abord jugé que « les white hats ne vident pas un bridge puis sollicitent un contact on-chain », avant de durcir le ton après la restitution partielle : si les ~600 BTC encore détenus représentent une récompense négociée par canaux chiffrés, « cela ressemble plus à de l’extorsion qu’à du white hat hacking », écrit-il. La pratique du « bounty de sauvetage » existe pourtant : les auteurs des exploits d’Euler Finance (2023) et de Poly Network (2021) avaient rendu l’essentiel des fonds contre une prime négociée sur la chaîne. Mais une « prime » équivalant à près de 15 % du butin (~47 M$), fixée unilatéralement, sans post-mortem public ni engagement daté, est sans précédent à cette échelle. La traçabilité joue en sens inverse : 4 000 BTC concentrés sur une adresse désormais sous surveillance mondiale sont impossibles à blanchir discrètement, et les auteurs l’ont compris avant tout le monde. « Geste civique » ou « extorsion » : les deux lectures tiennent, et c’est précisément ce qui rend l’affaire inconfortable.
La question qui fâche : qui adosse L-BTC ?
Pendant ce temps, les détenteurs de L-BTC attendent, prisonniers d’un jeton gelé. L-BTC est censé être adossé 1:1 à du bitcoin réel détenu par la fédération. Après le retrait, le tableau de bord liquid.network (tenu par mempool.space) affichait environ 4 200 L-BTC en circulation pour moins de 200 BTC de réserve — une couverture sous les 5 %, la fédération affirmant de son côté que les L-BTC correspondants avaient bien été brûlés lors du peg-out. La restitution de 3 400 BTC ramène le wallet au-dessus de 3 600 BTC, mais si les 598,5 BTC restants ne reviennent jamais, environ 14 % de l’adossement manquera. Qui comblera le trou ? La fédération, qui compte 81 membres (dont Bitfinex, CoinShares, Hodl Hodl ou encore Ledger) ? Blockstream, valorisé 3,2 milliards de dollars en 2021 ? Ou les détenteurs de L-BTC eux-mêmes, au moment de la réouverture ? Blockstream n’a rien annoncé — pas plus qu’un post-mortem technique indépendant. Samson Mow recommande en attendant de ne plus envoyer de BTC vers les adresses de peg-in tant que le redémarrage — en préparation, après résolution d’un chain split et durcissement supplémentaire de la sécurité — n’est pas officiellement confirmé. Les autres actifs émis sur Liquid (USDT, DePix, actifs du monde réel tokenisés) ne sont pas touchés par l’exploit, mais ils sont, eux aussi, immobilisés par la pause.
Ce que l’incident dit de Bitcoin — et de ses couches
Le réseau principal de Bitcoin n’a pas été affecté, et le marché est resté remarquablement calme : pas de panique, pas de contagion. Mais l’incident tombe au pire moment pour le discours institutionnel. Après une année 2026 déjà éprouvante — plus d’1,3 milliard de dollars perdus en hacks depuis janvier selon les décomptes de la presse spécialisée, entre la fuite de données de Trezor chez son partenaire logistique et le piratage de BitMart —, c’est une sidechain pensée pour les institutions (règlement rapide et confidentiel, émission d’actifs, tokenisation) qui démontre que la sécurité ne se résume pas à des clés : quand la logique de validation est fautive, le multisig le plus solide du monde signe sans broncher. Alex Thorn, directeur de la recherche chez Galaxy Digital, y voit la preuve du risque systémique des bitcoins « enveloppés » et pontés : une faille de logique logicielle rend la répartition physique des clés sans objet. D’autres, chez des partenaires de l’écosystème comme Boltz — qui avait désactivé son service de swap des semaines plus tôt en alertant sur le rythme du probing assisté par IA —, y voient le signe que l’attaque automatisée dépasse désormais la défense manuelle. L’hypothèse d’une découverte de la faille assistée par intelligence artificielle circule dans la communauté, sans confirmation de Blockstream.
Le feuilleton n’est pas terminé. Trois rendez-vous comptent désormais : le retour — ou non — des 598,5 BTC ; le post-mortem technique que Blockstream doit publier ; et la réouverture du réseau, avec la question de la valeur de L-BTC au premier peg-out. À Washington, où le CLARITY Act doit passer son vote de procédure au Sénat le 15 septembre, les partisans de la loi-cadre pourraient trouver dans l’épisode un argument de plus : quand on confie son bitcoin à une tierce partie — fût-elle une fédération verrouillée à 11 clés sur 15 —, la seule vérification qui vaille reste celle qu’on fait soi-même.