Stablecoins en euros : 10 acteurs veulent enfin briser la domination du dollar

Le marché européen des stablecoins joue une partie paradoxale : l Europe utilise massivement des jetons indexés sur le dollar, mais peine à faire émerger une alternative en euros. Une nouvelle alliance veut changer cette équation. Le consortium Eurøpe, annoncé le 5 octobre 2026, réunit dix entreprises crypto européennes autour de l EURØP, un stablecoin émis en France par Schuman Financial.

L enjeu ne se résume pas à créer un nouveau jeton. Pour devenir utile, un stablecoin doit être disponible dans des wallets, accepté par des plateformes, intégré dans des applications et suffisamment liquide pour être utilisé sans friction. C est précisément cette distribution que le consortium veut organiser, dans un cadre compatible avec MiCA.

Une alliance centrée sur la distribution

Eurøpe rassemble notamment eToro, Assetera, BLOX, Coinhouse, Coinmerce, DFNS, LCX, RockawayX, SwissBorg et XRPL Commons. Les membres annoncent vouloir travailler sur les intégrations de wallets et de plateformes, les usages de détail et institutionnels, ainsi que la pédagogie.

Le rôle de chaque participant ne sera pas nécessairement identique. Certains peuvent proposer une cotation, d autres une infrastructure de conservation ou une connexion avec des applications. Cette nuance est importante : l annonce ne signifie pas que chacun offrira automatiquement EURØP à tous ses clients. Elle montre plutôt une volonté de construire une route de distribution commune autour d un actif déjà existant.

Selon les informations communiquées par Schuman Financial, EURØP circulait à hauteur de 15,5 millions de jetons au 1er octobre. Le stablecoin fonctionne sur six blockchains et est déjà négocié sur plusieurs plateformes européennes, dont Kraken et Bitvavo. Ces éléments donnent au projet un point de départ concret, mais encore modeste face aux stablecoins en dollars.

Le déséquilibre entre l usage européen et l offre en euros

Le problème est structurel. D après la Financial Stability Review de la Banque centrale européenne publiée en novembre 2025, les stablecoins libellés en dollars représentaient environ 99 % de la valeur du marché mondial. Les jetons en euros restent minoritaires alors même que l Europe constitue une zone importante d activité crypto.

Cette domination du dollar a des conséquences très concrètes pour les utilisateurs européens. Un trader qui veut conserver une liquidité stable utilise souvent un actif libellé en dollars. Un protocole DeFi peut privilégier des paires en dollars. Une entreprise qui règle une transaction on-chain peut donc dépendre d une unité de compte étrangère, avec une exposition indirecte au taux de change.

Un stablecoin en euros ne supprime pas les risques du marché crypto. Il peut toutefois réduire une conversion intermédiaire pour les paiements et la trésorerie libellés en euros. Pour un commerçant, une fintech ou un acteur institutionnel, la question n est pas seulement la stabilité du jeton : elle porte aussi sur la devise de référence, la disponibilité des réserves et les conditions de rachat.

MiCA transforme la concurrence en course à la conformité

En Europe, la distribution d un stablecoin ne dépend plus uniquement de sa technologie ou de sa capitalisation. MiCA impose un cadre pour les jetons de monnaie électronique et les jetons référencés à des actifs, avec des exigences sur l émetteur, l information du public et les réserves. Les acteurs qui veulent proposer un actif aux clients européens doivent aussi vérifier les autorisations et les services couverts par leur propre statut.

EURØP est présenté comme un jeton émis en France par Schuman Financial. Cette base réglementaire peut devenir un avantage commercial, mais elle ne constitue pas une garantie de liquidité ou d adoption. La conformité répond à une question : le produit peut-il être proposé dans le cadre applicable ? Elle ne répond pas à une autre question, tout aussi importante : y aura-t-il assez d utilisateurs et de contreparties pour que les échanges restent fluides ?

C est là que la distribution devient décisive. Un stablecoin bien documenté mais absent des wallets et des applications de paiement reste difficile à utiliser. À l inverse, une intégration visible dans plusieurs services peut créer un effet de réseau. Plus il y a de lieux où le jeton peut être reçu et dépensé, plus il devient intéressant pour les entreprises et les particuliers.

La banque prépare sa propre réponse

Le consortium crypto n est pas seul sur ce terrain. Qivalis, une coentreprise soutenue par 37 banques européennes, prépare également un stablecoin en euros sous le régime MiCA, avec une émission envisagée au second semestre 2026 sous réserve d autorisation de la banque centrale néerlandaise. La compétition oppose donc plusieurs modèles : un émetteur crypto spécialisé, un consortium de plateformes et une infrastructure portée par des banques.

Cette concurrence peut être positive pour l écosystème. Elle peut encourager des standards communs, améliorer les intégrations et offrir davantage de choix aux entreprises. Elle peut aussi fragmenter la liquidité entre plusieurs jetons si chaque réseau impose ses propres conditions, ses propres blockchains ou ses propres canaux de rachat.

L autre défi est la confiance. Un stablecoin doit expliquer clairement ce qui garantit sa valeur, où sont conservées les réserves, comment fonctionne le rachat et quelles entités sont responsables. Le fait d être indexé sur l euro ne rend pas un jeton équivalent à un dépôt bancaire, et la conformité MiCA ne transforme pas un actif crypto en monnaie garantie par la banque centrale.

Ce que cela change pour les utilisateurs européens

À court terme, cette annonce ne modifie pas les soldes des clients et ne crée aucune obligation d utiliser EURØP. Elle signale surtout que l euro devient un terrain de bataille plus visible dans les paiements et la finance on-chain. Les utilisateurs devront comparer l émetteur, les réserves, les frais, les chaînes prises en charge et les conditions de conversion, plutôt que de regarder uniquement le nom du jeton.

Pour l Europe, le sujet dépasse le rendement ou la spéculation. Si les stablecoins deviennent une couche de règlement pour le commerce numérique, les applications financières et les transferts transfrontaliers, la devise dominante sur cette couche aura une influence économique. Le consortium Eurøpe tente de faire de l euro une unité utilisable sur la blockchain, alors que les banques et la BCE développent leurs propres réponses.

La question décisive sera donc l usage réel. Une alliance de distribution peut accélérer l adoption, mais elle devra convaincre des entreprises qui veulent de la liquidité, des utilisateurs qui veulent une sortie simple vers leurs euros et des développeurs qui recherchent un actif disponible sur les réseaux les plus utiles. Le dollar dispose déjà de cette profondeur. L EURØP et ses concurrents devront maintenant démontrer que l Europe peut construire la sienne.

Cet article est informatif et ne constitue pas un conseil en investissement. Les crypto-actifs et les stablecoins comportent des risques de perte, de liquidité, de contrepartie, de cybersécurité et de réglementation.

Sources