CLARITY Act : le Sénat votera le 15 septembre, mais la loi n'a plus que 13 % de chances

En résumé : Le Sénat américain revient de pause le 14 septembre et pourrait voter dès le lendemain la motion de clôture sur le CLARITY Act (H.R. 3633) — 24 heures avant la décision de la Fed sur les taux. Mais les marchés de prédiction se déchirent : Kalshi donne 91 % de chances à un vote avant le 1er octobre, quand Polymarket ne voit plus que 13 % de chances d'une promulgation en 2026, contre 82 % en février. Les analystes ont suivi : Ian Katz (Capital Alpha Partners) est descendu à 25 %, Galaxy Digital à 10 %. Trois contentieux — clause d'éthique, financement illicite, rendements des stablecoins — n'ont toujours pas trouvé de compromis, et l'arithmétique des 60 voix reste la vraie montagne.

Le paradoxe est saisissant. À quatorze jours du vote, tout le monde s’accorde sur la date : le Sénat revient de sa pause estivale le 14 septembre, et la motion de clôture sur le CLARITY Act pourrait être mise aux voix dès le mardi 15 septembre à 14 h 15 (heure de l’Est). Personne, en revanche, ne s’accorde sur l’issue. Les marchés de prédiction, qui avaient déjà fait de ce texte le feuilleton réglementaire de l’année, livrent ce matin deux lectures contradictoires : l’une, optimiste sur la mécanique du vote ; l’autre, résolument pessimiste sur la capacité du Sénat à transformer l’essai. Entre les deux, un écart de près de 80 points qui résume à lui seul l’état du dossier : la crypto américaine n’a jamais été aussi proche d’une loi fédérale — et jamais aussi loin d’en obtenir une avant les élections de mi-mandat.

Un vote que tout le monde voit venir

Rappelons le calendrier. Après l’échec du vote avant la pause d’août, le leader de la majorité John Thune a déposé la motion de procédure (motion to proceed) sur le H.R. 3633 dans la nuit du 8 août, une première pour ce texte au Sénat. Ce dépôt a verrouillé la mécanique : à la reprise, le premier vote de clôture peut intervenir dès le deuxième jour de session. Reste l’arithmétique, elle n’a pas changé d’un iota : la clôture exige 60 voix, et les républicains ne disposent que de 53 sièges. Il faut donc le ralliement d’au moins sept démocrates — un seuil que les promoteurs du texte n’ont, à ce jour, jamais publiquement affirmé avoir atteint. À la commission bancaire, en mai, le texte n’avait obtenu que deux voix démocrates (15-9), et leurs auteurs avaient explicitement prévenu que cela n’engageait pas leur vote en séance.

Le Sénat dispose ensuite d’environ trois semaines de séance avant que le Congrès ne bascule dans la campagne des midterms de novembre. D’un strict point de vue procédural, cela suffirait — à condition qu’un accord politique existe. C’est précisément là que le bât blesse.

Kalshi et Polymarket ne racontent pas la même histoire

Les deux principales plateformes de marchés de prédiction américaines livrent ce lundi des diagnostics opposés, et c’est la nouvelle du jour. Sur Kalshi, les traders estiment à 91 % la probabilité que le Sénat vote sur le CLARITY Act avant le 1er octobre, un contrat qui a déjà généré plus de 1,25 million de dollars de volume ; le plus gros contrat lié au dossier, portant sur l’adoption complète de la régulation crypto, dépasse 6,8 millions de dollars échangés. Sur Polymarket, en revanche, la question posée est différente — « le CLARITY Act deviendra-t-il loi en 2026 ? » — et la réponse des traders est sans appel : 13 %, sur plus de 11,5 millions de dollars pariés. La probabilité implicite s’est effondrée : elle atteignait encore 82 % en février dernier.

La trajectoire intermédiaire raconte le feuilleton : 13,5 % début août après l’annonce du report, remontée à 22-23 % après le dépôt surprise de la motion de Thune, et redescente autour de 13-14 % à mesure que l’été s’écoulait sans compromis. La divergence Kalshi-Polymarket n’est pas une anomalie de cotation : elle traduit deux convictions distinctes. Les traders de Kalshi parient sur la mécanique — des sénateurs finiront bien par voter, ne serait-ce que pour l’afficher en campagne. Ceux de Polymarket parient sur le fond — des sénateurs peuvent voter, mais pas assez pour s’accorder. En clair : le marché croit au vote, pas à la loi.

Les analystes ont suivi le mouvement

Les bureaux d’analyse ont tiré la même conclusion, et les révisions de ces dernières semaines sont éloquentes. Ian Katz, analyste chez Capital Alpha Partners, a ramené son estimation de probabilité d’environ 40 % à 25 % (American Banker). Galaxy Digital s’est montré encore plus tranché avec une estimation d’environ 10 % en août, contre 50 % fin juin. La presse spécialisée, de son côté, durcit le ton : plusieurs médias titraient ce mardi que le rendez-vous du 15 septembre « n’est pas un vote pour adopter » le texte, et que l’industrie elle-même se montre « pessimiste » sur une adoption en 2026.

Le camp des optimistes n’a pourtant pas disparu. Brian Armstrong, le PDG de Coinbase, continue d’affirmer qu’il est « plutôt optimiste » sur la capacité du texte à franchir les 60 voix, estimant dans un entretien à CNBC que « les deux camps ont obtenu environ 90 % de ce qu’ils voulaient ». Donald Trump a, de son côté, réuni acteurs de l’industrie et régulateurs à la Maison Blanche le 19 août pour exhorter le Congrès à produire une « version équitable » du texte. Mais le marché répond par un haussement d’épaules : tant qu’aucun sénateur démocrate clé n’a officialisé son soutien, les 60 voix restent une promesse, pas une réalité.

Trois blocages que l’été n’a pas résolus

Les contentieux de fond, eux, n’ont pas bougé. Ils sont trois, et chacun suffirait à faire échouer la clôture :

  • La clause d’éthique, le plus sensible : plusieurs démocrates, dont Kirsten Gillibrand, exigent une interdiction contraignante pour les hauts responsables gouvernementaux — y compris le président — de détenir ou soutenir des projets crypto. Une proposition de compromis bipartite attend toujours une réponse de la Maison Blanche.
  • Les protections contre le financement illicite, dont les modalités précises continuent de diviser les négociateurs.
  • Les rendements des stablecoins (rewards et intérêts versés aux détenteurs) : le sujet cristallise l’opposition des régulateurs bancaires et divise les démocrates — c’est aussi la ligne de flottaison des modèles économiques de Coinbase ou de Circle, dont les réserves d’USDC génèrent des revenus que le texte pourrait encadrer.

L’accumulation de ces trois dossiers rend illusoire un accord « silencieux » : le compromis devra être public, et donc assumé par chaque camp à quelques semaines des élections. Or la fenêtre politique se referme : si la clôture échoue ou si le débat s’enlise, le texte bascule vers l’année prochaine, avec un nouveau Congrès — potentiellement contrôlé par les démocrates dans au moins une chambre — qui contraindrait l’industrie à repartir de zéro.

Vingt-quatre heures plus tard, la Fed

Le vote du 15 septembre ne sera pas seul à peser sur les marchés. La réunion du FOMC se tient les 15 et 16 septembre, et la décision de taux tombera le lendemain du vote du Sénat. Depuis le discours de Kevin Warsh à Jackson Hole, qui a enterré le forward guidance et ravivé le combat contre l’inflation (PCE à 3,7 %), la probabilité d’une hausse des taux le 16 septembre est de l’ordre de 55 à 60 % (CME FedWatch, CryptoRank) — dans un contexte de vente massive des obligations souveraines mondiales, de rendements japonais au plus haut et de flambée du pétrole après les frappes américaines en Iran.

Bitcoin aborde cette double échéance en position de force relative, mais sans élan. Le mois d’août s’est achevé sur une progression de +24 %, la meilleure performance mensuelle depuis 2017, de 62 800 $ à plus de 81 000 $ au plus haut avant de se replier vers 77 500-78 000 $ — où le cours consolide, avec une tendance qui s’essouffle (indicateur ADX retombé autour de 12). Les marchés de prédiction sur le prix reflètent ce resserrement : la probabilité d’un Bitcoin au-dessus de 80 000 $ le 2 septembre s’est effondrée de 22,5 % à 3,6 % en 24 heures, celle d’un passage au-dessus de 78 000 $ de 61,5 % à 36,5 %, pendant que le seuil des 72 000 $ reste coté à plus de 99 %. Autrement dit : le marché parie sur une consolidation entre 72 000 et 78 000 $, pas sur un nouveau record — en attendant de savoir si le Sénat et la Fed confirmeront ou infirmeront ce scénario dans les prochaines 72 heures de séance. Les altcoins aussi retiennent leur souffle : le XRP cédait environ 2 % ce matin à l’approche du vote.

Si le texte échoue : le plan B des agences

L’échec ne signifierait pas le vide réglementaire, mais un changement de régime. Le président de la CFTC, Michael Selig, a déjà mis son personnel en demeure, en août, de rédiger des règles applicables si le CLARITY Act échoue — l’agence avance seule, comme elle a commencé à le faire sur les dérivés. La SEC, de son côté, tourne à vide : aucun commissaire démocrate n’est en fonction dans les deux agences, et la querelle de nominations entre la Maison Blanche et le Sénat n’a pas abouti. Résultat : si la clôture échoue le 15 septembre, l’Amérique obtiendra son régime crypto par le biais des manuels des agences — fragmenté, contestable devant les tribunaux, et réversible — plutôt que par la loi. Le scénario « champ de bataille électoral » se matérialiserait alors, les comités d’action politique du secteur comme Fairshake orientant leurs dépenses selon les votes enregistrés.

Ce que ça change pour l’Europe

Pour le lecteur européen, l’enjeu est double. L’Union européenne dispose déjà de son cadre MiCA, en vigueur depuis 2024-2025, avec le paquet MiCA 2.0 en préparation sur les prêts crypto et la DeFi. Un échec américain prolongerait l’avantage réglementaire européen : pendant que Washington s’écharpe, l’Europe continue de sanctionner (le régulateur autrichien a déjà frappé Bitpanda) et d’encadrer. Mais l’incertitude américaine a aussi un coût pour les investisseurs européens, exposés aux plateformes et aux émetteurs US : le statut des actifs numériques outre-Atlantique resterait flou jusqu’aux midterms, et le débat sur les rendements des stablecoins — qui oppose Coinbase et Circle aux régulateurs bancaires américains — résonne directement avec les restrictions déjà imposées par MiCA aux stablecoins « rémunérés ». Les deux modèles s’observent désormais en miroir : l’Europe a la loi et cherche le marché, les États-Unis ont le marché et cherchent la loi.

Ce qu’il faut surveiller

Les dix-sept prochains jours compressent une année de politique en quelques séances. Le 14 septembre, retour du Sénat — surveillez tout accord Schumer-Maison Blanche sur les nominations à la SEC et à la CFTC, qui lèverait l’objection la plus fraîche. Le 15 septembre à 14 h 15 (heure de l’Est) : la motion de clôture. 60 voix ouvrent le débat et le sprint final ; en deçà, le texte bascule vers la voie réglementaire parallèle et l’échéance 2027. Le 16 septembre : le FOMC, avec une possible hausse des taux qui testerait le plancher des 76 000-77 000 $ que les traders traitent comme quasi certain. Et pour les marchés de prédiction, le test ultime est fixé au 1er octobre : si le Sénat n’a toujours pas voté, les 91 % de Kalshi auront menti — et les 13 % de Polymarket auront vu juste.

Sources : Cointribune (1er septembre), CoinGape (1er septembre), bloomingbit (1er septembre), American Banker (via Cointribune), CNBC (interview Brian Armstrong), Forbes (28 août), The Block, CoinDesk, Crypto News, CryptoRank, données CME FedWatch, données de marchés de prédiction Polymarket et Kalshi, script de suivi CryptoDesk (1er septembre). Les probabilités issues des marchés de prédiction sont des données de marché indicatives, pas des prévisions financières. Cet article est fourni à titre informatif et ne constitue pas un conseil en investissement.